Pour construire, il faut d’abord déconstruire

C’est curieux, mais je n’avais jamais vraiment pensé qu’avant de construire, voire reconstruire, il fallait commencer par déconstruire.

Ou même carrément balancer des coups de masse furieux sur tout ce qui gêne.

Pourtant, c’est logique, quand on y pense. Avant de (re)construire quelque chose, il faut faire place nette.

Et puis tordons tout de suite le cou à « reconstruire » : perso, je ne reconstruis rien du tout. Je poursuis mon chemin, je m’allège, et je construis au fur et à mesure. Je fais dans le neuf. Reconstruire, c’est reprendre les mêmes et recommencer.

Je ne veux pas des mêmes (et quand bien même je le voudrais, ce n’est pas dans les cartes), et je ne veux pas recommencer.

Parce que justement, j’ai profité de ce furieux ménage pour évacuer quantité de choses qui ne me convenaient pas/plus. Si je devais reconstruire sur ce qui reste aujourd’hui, ce serait aussi bancal que monacal.

Et je veux bien faire konmari, mais je n’ai jamais rien eu de l’ascète reclus dans sa grotte, ni du moine dans sa cellule. (Cellule !!! Beurk !!!)

Le plus curieux, c’est que je ne pensais pas que cette déconstruction irait aussi loin.

Au début, je pensais que je ramasserais mon cœur en pièces, et que je reconstruirais le puzzle.

Je n’imaginais pas toute la merde qui s’était accumulée dans les recoins. Sans parler des pièces qui n’avaient rien à faire là et que je conservais sans trop savoir pourquoi.

Parfois, je ne comprenais pas d’emblée que je m’acharnais à forcer la pièce d’un vieux puzzle dans le puzzle actuel.

Parfois, je ne comprenais pas qu’une pièce que j’avais si longtemps crue primordiale n’avait carrément pas sa place ici.

Parfois, j’avais tellement peur que je n’osais même pas regarder la pièce. Je la fourrais sous le tapis.

Finalement, il y avait des pans entiers du puzzle que je croyais avoir bien assemblés, mais qui ne fonctionnaient tout simplement pas. Ils étaient bancales, les pièces étaient disjointes, pas à la bonne place. C’était tellement frustrant !

De toute façon, je n’aime pas les puzzles.

Je n’ai jamais aimé ça. Je ne vois pas pourquoi je m’obstine à essayer d’en construire un. Alors qu’à la place, je pourrais construire une cabane avec des coussins et des couvertures. Ça, c’est beaucoup plus ma came !

Alors, OK, je me suis occupée de l’immédiat, de l’évident. Pour me rendre compte que tout ça me renvoyait à des choses moins évidentes, mais indubitablement liées. Et puis quand je n’ai plus réussi à avancer sur tout ça non plus, quand je me suis retrouvée coincée dans des boucles, quand je me suis cognée contre les murs, il a bien fallu m’occuper des trucs très vieux et très sombres, bien crados. Ceux dont j’espérais secrètement qu’ils s’étaient occupés d’eux tous seuls, parce que franchement, je ne savais pas si j’oserais les affronter.

(En fait, ils ne s’occupent jamais d’eux-mêmes tous seuls. Il faut inspirer un bon coup, et plonger les mains dans la merde. Et quand le moment est venu, on ne peut pas les ignorer, ils nous sautent à la tronche pour qu’on leur règle leur compte.)

Les bestioles ont fait la moitié du chemin. J’ai été d’accord avec moi-même pour dire que je leur donnais beaucoup de pouvoir et que pour des choses que j’ignorais royalement, elles me pourrissaient sacrément la vie.

Je les ai foutues dehors.

J’ai une conscience assez confuse que j’ai fourré vite fait quelques pièces de puzzle dans une caisse, et que j’ai fourré la caisse dans un placard. Oui oui, je sais, j’aurais mieux fait de finir de tout ranger, mais que voulez-vous, j’aime paaaas ranger, j’en avais un peu marre, ça faisait des années que j’y étais, peut-être pas à temps complet, mais presque. Il était bien temps de passer l’aspirateur, un coup de serpillière, de laisser sécher en sirotant une limonade (ma partie préférée du ménage), et enfin pouvoir jouer.

Que voulez-vous, mes amis, mon seul point commun avec Bree Van de Kamp, c’est les cheveux (encore que les miens sont rarement coiffés).

Malgré tout, même si j’ai conscience que tout cela est imparfait, je mesure aussi tout le ménage que j’ai abattu alors qu’à la base, je voulais juste que ce soit fonctionnel pour pouvoir faire mon petit puzzle peinarde.

Mais déconstruire avant de reconstruire, c’est parfois jeter tout le puzzle pour décider de jouer à autre chose. Comme construire une cabane avec des coussins et des couvertures.

 

Maintenant, si vous préférez vraiment tout casser…

 

 

Photo : Nolan Isaac via Unsplash

 

La machine infernale

Parfois, on a l’impression que la vie nous jette dans une machine à laver.

On est secoué dans tous les sens, complètement étourdi, complètement sonné. Et la seule chose à faire, c’est attendre la fin du cycle.

Depuis mon dernier billet (un mois déjà ? Non ? Si), j’ai eu l’impression de passer à l’essorage. Et il me semble – il me semble ! – que la machine est en train de sonner pour me prévenir qu’elle a terminé. Bip !

Je suis encore un peu sonnée. J’attends de voir si elle ne va pas en remettre un petit coup, histoire de dire.

Il faudrait vraiment que je file la métaphore de la machine à laver, parce que ça va beaucoup plus loin que la blague (haha, je suis tellement spirituelle), ou que de dire que parfois, la vie, ça secoue.

J’ai bel et bien l’impression de terminer un cycle de ma vie. (Et tant mieux si c’est bien le cas, ces dernières années ont été éprouvantes.) Et j’ai l’impression de m’être nettoyée en profondeur. Comme purifiée des taches qui m’empêchaient de voir qui j’étais vraiment.

À peine avais-je posé un point final à mon article sur les miroirs (le jour même, en fait), la vie m’en tendait un nouveau. J’ai envie de dire un dernier. Ce ne sera pas le dernier, bien entendu, mais c’était sans doute le dernier que j’avais besoin de nettoyer pour pouvoir finir ce cycle.

Un miroir bien dégueulasse, bien terrifiant, dans lequel je ne voulais pas regarder. Une histoire vieille de 10 ans que j’avais enfouie dans ma poche avec mon mouchoir par dessus, comme dirait ma mère. (Coucou Maman ! Ma mère me lit, maintenant, dites-lui bonjour.) Des choses tellement douloureuses et peu reluisantes que je m’étais employée avec application à ne jamais avoir à m’y confronter.

Mais ce n’est pas comme ça que ça marche, pas vrai ?

J’ai écrit plusieurs billets sur le sujet entre temps. En vérité, je n’arrivais pas à écrire autre chose. Je n’en ai partagé aucun. Était-ce trop intime, trop frais, était-ce le mauvais moment, ou le fait même de partager, je ne sais pas. Ça ne me semblait pas juste. Peut-être partagerai-je, et peut-être pas. Peut-être avoir sorti les mots de moi suffit-il.

C’est drôle comme à chaque fois que j’ai essayé d’emmener la vie dans une direction, elle ne s’est pas laissée faire. Comme si, de toute façon, une fois le cycle lancé, la machine infernale en route, il fallait bien aller jusqu’au bout.

« Non non, ma cocotte, ce n’est pas le moment pour ça, il y a encore plein de choses à nettoyer. »

Quand je résiste, ça donne un été éprouvant, même si je vois bien qu’il fallait en passer par là.

Quand j’accepte de suivre le mouvement, eh bien, bien sûr, il y a des choses très dures qui passent devant mes yeux, mais si je les laisse partir au lieu de m’y accrocher… Ça ne fait mal que le temps qu’elles passent.

Je me suis comportée comme je le faisais ado. J’ai écouté des chansons en boucle, je me suis montrée obsessionnelle avec des séries, j’ai promené des bouquins partout avec moi, au point de dormir avec eux.

Une petite voix me soufflait de temps en temps « tu exagères, tu n’as plus 15 ans, fais quelque chose de constructif. » Sauf que je devais bien avoir 15 ans, parce que je hochais la tête, et je continuais. Ma mère appelle ça ma technique du « oui oui, j’t’emmerde ». Que j’applique donc à moi-même, maintenant. (Coucou Maman !)

En prenant juste quelques pas de recul, je vois comme en fait tout était lié, que ce que je retirais de toutes ces histoires dont je m’abreuvais, c’était ce que j’avais besoin de comprendre. Je relie les points, je vois que pas un d’entre eux n’était là par hasard, je vois ce que tout cela dessinait, finalement. Ces histoires, la mienne, toutes étaient liées. Les histoires guérissent, quelle que soit la forme qu’elles prennent.

Parce que lorsqu’on laisse une histoire nous prendre par la main, nous accompagner, on peut arrêter de lutter. C’est comme ça que fonctionne l’hypnose : le thérapeute nous plonge dans un état modifié de conscience, et raconte des métaphores, des histoires que notre subconscient absorbe. Quand on revient à notre état de conscience habituel, quelque chose a changé. Des schémas intimes sont tombés.

Il ne s’est pas passé autre chose. J’ai enfin laissé ces histoires que je maintenais loin de moi me traverser, en laissant celles que d’autres me racontaient me tenir la main. J’ai regardé mes zones d’ombres, les dernières croyances auxquelles je m’accrochais, les recoins sombres, humides, avec des toiles d’araignées, de ceux où se tapissent les monstres. Forte de mon cocon d’histoires, j’ai allumé la lumière.

« Oh, c’est toi, alors. Je te vois. Je t’aime. Merci pour tout ce que tu m’as appris. Je n’ai plus besoin de toi. »

Oui, c’est aussi simple que cela. Ce qui est compliqué, c’est de se laisser traverser suffisamment pour arriver à cette simplicité. Mais, bien protégée dans mon cocon d’histoires, je pouvais enfin le faire. Me réduire en bouillie, et revenir complètement autre.

Je suis repartie en laissant la lumière allumée dans les recoins où il n’y avait plus de monstres.

La machine (à laver) infernale a sonné.

Biiiip.

Fin de cycle.

 

 

Crédit photo : Gratisography via Pexels

 

 

Le KonMari des émotions

Quand j’ai décrété que cet été serait l’été du self-love, je m’imaginais vaguement un été de paillettes, soleil, coquillages et crustacés.

Vu la météo, le soleil, c’était un peu naïf (ce qui me va, au fond), mais depuis que j’ai découvert que mon fils aimait les crevettes autant que moi, on s’est fait quelques orgies. Néanmoins, il faut que je me rende à l’évidence.

S’aimer soi-même, ce n’est pas de tout repos.

J’aurais beau préférer que tout ne soit que luxe, calme et volupté, me traiter comme une amie, ce n’est pas m’envelopper dans du coton et me bercer d’illusions. C’est peut-être moins difficile, mais à long terme, ce n’est pas viable. C’est même plus destructeur qu’autre chose.

L’un des gros morceaux pour moi en ce moment, c’est de faire face à toute la tristesse et à tout un tas d’émotions qu’on ne voit pas comme positives que j’avais enfouies en moi ces dernières années. Je cherchais à me protéger de choses que j’estimais trop lourdes à porter. J’étais pleine de bonnes intentions.

Et peut-être que j’avais raison, d’ailleurs. Peut-être que j’avais besoin de digérer certaines choses et d’en comprendre d’autres avant de me lancer dans ce grand chantier.

Je ne sais pas si c’est le bon moment. Je ne sais pas s’il y a un bon moment. Quoi qu’il en soit, c’est le moment où il m’apparaît qu’être une bonne amie pour moi-même, c’est commencer à évacuer tout ce chagrin enseveli en moi depuis longtemps.

Alors, c’est le bordel. C’est parfois chaotique. Ce n’est pas fun tous les jours.

Mais je suis en train de faire de la place pour le fun et pour le reste.

S’aimer soi-même, ce n’est pas se chouchouter et se gâter, comme on gâterait un enfant parce qu’on culpabilise de ne pas lui consacrer assez d’attention. Pas que. C’est aussi chercher le courage et les ressources pour affronter sa part d’ombre. Ce qu’on a au fond de nous qui nous pourrit, qui nous ronge. Ce qui ne nous sert plus. Et ce n’est pas facile tous les jours.

Mais contrairement à certaines époques où j’ignorais royalement tous ces poids que je portais et qui m’étouffaient, où j’essayais de me convaincre que ça allait aller, et oui, même, regarde, en fait, ça va déjà (je n’étais pas dupe, mais qu’est-ce que je voulais y croire !), eh bien, cette fois, je n’ai pas envie de tout plaquer et d’aller me siffler des cocktails à Honolulu. Parce que tout planquer dans un placard, ça ne change rien au bordel.

Une thérapeute à qui j’avais confié comme j’étais désemparée quand on me demandait comment j’allais, peu de temps après que ma vie a basculé, m’avait suggéré de répondre « ça ne va pas, mais ça va aller ». J’ai essayé quelques fois, mais ça ne m’avait pas convaincue. Sans doute n’y croyais-je pas vraiment. J’ai vite renoncé. Mais aujourd’hui, ça me parle.

Parce que j’ai conscience que cette période troublée est une véritable période de changement. Mes disques imaginaux sont en train de bouger.

Ou plus simplement, c’est comme quand on fait le grand ménage de printemps.

Au fond, j’applique la méthode KonMari.

Mais si, vous savez, la magie du rangement selon Marie Kondo. C’est à la mode, non ? Faut dire qu’elle tient quelque chose, la nénette. Et puis, j’avais adoré passer ma bibliothèque à la moulinette KonMari.

Vous voyez ce moment où on vide toute une armoire par terre, et où on a des piles de bordel jusqu’aux genoux ? On ne peut pas vraiment marcher, on joue à Indiana Jones entre les piles. Parfois, elles s’écroulent, et on dit des gros mots. C’est encore le meilleur moyen d’y voir clair et de pouvoir trier. On garde précieusement ce qui nous est encore utile (ou nous met en joie, selon KonMari). Et avec le reste, on remplit de grands sacs-poubelle. Tout ce qui nous pourrit, nous ronge, ne nous sert plus.

(Il y a peut-être une métaphore sur le recyclage des vieilles émotions, mais là, ça ne me vient pas. Pas plus que les refourguer à Emmaüs. KonMari jusqu’au bout des ongles.)

Je ne suis pas très femme d’intérieur. J’ai horreur de ranger et de faire le ménage. Pourtant, quand me prend la lubie de faire du tri, je suis à fond. Et je jette facilement. Très peu de « ça peut toujours servir » chez moi.

Alors, voilà. En ce moment, je vide les placards, et j’ai de vieilles émotions, de vieux souvenirs, de vieilles croyances jusqu’aux genoux. C’est la phase où ça ne se voit pas encore que je suis en train de faire le ménage, celle où c’est pire avant d’être mieux. (S’il vous plaît, dites-moi que je ne suis pas la seule à qui ça arrive ! Cœur avec les mains.)

Celui où ça peut être un peu décourageant, quand on mesure tout ce qu’on a encore à faire avant d’en voir le bout. Avant que ce soit tout beau. Comme quand je fais le grand ménage, j’ai parfois des moments de découragement où j’ai plus envie de m’asseoir avec un bon bouquin et une citronnade que de m’attaquer au bordel. Au bout d’un moment, on n’y voit plus clair.

Bouquin. Citronnade. Et puis, je reprends mon grand ménage.

On dit qu’en feng shui, il est essentiel de laisser de la place pour que l’énergie puisse circuler. D’ailleurs, quand j’ai trié les affaires de mon homme, une amie m’a dit qu’énergétiquement, c’était un pas important, que je faisais de la place pour toutes les bonnes choses à venir.

C’est exactement ce que je suis en train de faire dans mon intérieur-intérieur. Je fais de la place dans mes émotions.

Je feng-shuite mon âme.

Alors, oui, c’est le bordel : je suis en train de vider mes placards et de tout examiner. Et oui, parfois, ça me décourage un peu. Mais ça ne dure jamais longtemps.

Surtout, je suis en train de faire de la place.

Parce que m’aimer, ça passe par m’offrir un bel intérieur avec plein de place pour que l’énergie circule.