Conseils d’une chenille

Il y a bientôt 2 ans, j’ai vécu un cataclysme.

Pour moi, c’était un deuil, mais des cataclysmes, on en connaît tous : maladie, licenciement, séparation, burn-out, j’en passe et des meilleurs (youpi !)

Et pour reprendre cette citation qu’Internet attribue à nombre de penseurs, ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une. Je n’étais plus vraiment là après le choc, alors tant qu’à ne pas y être, j’ai décidé que j’irais au fond des choses et que je reviendrais différente. Forcément différente. Que je reviendrais pleinement moi.

Laissez-moi vous dire que ce n’est pas une sinécure.

Parfois, je me laisse emporter par les courants qui me chahutent. J’ai l’impression de me démener en vain. J’ai l’impression que vague après vague, je suis sans cesse assommée. J’ai l’impression que je ne vais jamais refaire surface.

Je pense à des gens qui ont eux aussi vécu des cataclysmes, et je me dis « ouiiii, mais lui, mais elle, ils sont tellement forts, ils s’en sortent tellement bien, tellement mieux que moi. » Hum. D’une, je n’ai pas la moindre idée de ce à quoi ressemble leur vie au quotidien, et peut-être, probablement même, qu’eux aussi passent beaucoup de temps entre deux eaux. De deux, ceux qui me semblent « s’en être sortis » (oui, des guillemets, parce que je ne pense pas qu’on « s’en sorte », plutôt qu’on devient quelqu’un de différent), cela leur a pris 2, 3, 5, 10 ans. Et moi, au bout de 2 ans à peine, j’ai l’impression de juste commencer à voir la lumière.

Je ne suis pas une grosse naze qui ne s’en sortira pas. Je suis juste sur un passage particulièrement délicat de mon chemin. Probablement l’un des plus durs de ma vie.

Dans les mois qui ont suivi le drame, j’ai beaucoup lu. Bon, pas vraiment. J’ai acheté énormément de livres, que je n’ai pas toujours finis voire ouverts, mais j’en ai quand même lu quelques-uns. Et je me souviens d’un passage qui m’a particulièrement marquée, dans un livre que je n’ai d’ailleurs pas tellement aimé.

Cela parlait de la métamorphose du papillon.

Si vous saviez comme j’ai résisté à la lire, cette fichue histoire de papillon. Ça me mettait dans une colère démesurée. Aujourd’hui, je sais qu’une partie de moi qui niait le changement. Je refusais le changement dans ma vie, je refusais de changer.

Et puis j’ai quand même fini par la lire. C’était fascinant.

Comme tous les animaux qui se métamorphosent (mais le papillon est plus sexy que la drosophile), la chenille est l’heureuse titulaire de cellules qui contiennent les germes du changement, les disques imaginaux. Une fois la chenille enveloppée dans sa chrysalide, ces cellules se rejoignent pour former une nouvelle créature. Cellules de pattes, cellules d’antennes, cellules d’ailes aériennes.

À cette étape, ce n’est plus vraiment une chenille, et pas encore vraiment un papillon. Non, c’est plus une espèce de bouillie.

Je me souviens avoir posé mon livre. Je venais de comprendre que j’attaquais l’étape bouillie. Forcément que c’était dur.

En faisant quelques recherches pour vérifier que je ne vous racontais pas n’importe quoi, j’ai découvert qu’en plus, le système immunitaire de la chenille n’aime pas du tout ce que font les disques imaginaux, et qu’il lutte de toutes ses forces pour que la chenille ne devienne pas papillon.

J’ai posé mon téléphone. (Oui, je finis toujours par poser ce que je lis pour lever une tête ahurie. Les révélations me font cet effet-là.) Je ne suis pas seulement en phase bouillie : je lutte contre ma propre métamorphose. Pas étonnant que je sois toujours crevée, et que j’ai toujours la sensation de lutter.

Ça fait partie du processus. Ça ne veut pas dire que je n’y arrive pas ni que le monde entier est contre moi. C’est simplement comme ça que ça se passe. C’est naturel de résister au changement.

Le tout est d’en prendre conscience.

En général, ça m’aide de me dire « eh, tu es en phase bouillie, c’est normal, ne t’inquiète pas. »

J’espère que ça va m’aider de me dire « eh, ton système résiste au changement. C’est normal, ne t’inquiète pas. Fais-le quand même. »

Sans doute.

Vous imaginez l’énergie nécessaire pour se réduire soi-même en bouillie et se réinventer totalement ? Pas étonnant que cela prenne du temps. 2, 3, 5, 10 ans. Il faut bien ça.

Je n’en suis pas encore là. Je sais que je ne suis pas au bout de mes peines. Devenue papillon (oui, je me préfère papillon que drosophile), il faudra encore que je lutte pour sortir de mon cocon, pour en sortir assez forte. Aider un papillon à sortir de sa chrysalide, ce n’est pas lui rendre service. Au contraire. Il en sortirait difforme, et il mourrait.

Alors, pour l’heure, je laisse mes disques imaginaux faire leur travail, et comme le conseillait une autre chenille, j’essaie de garder mon sang-froid. Et je me prépare à sortir de mon cocon. Pour rassurer mes proches, au début, j’avais l’habitude de dire que j’en sortirais plus sage, plus belle et plus forte. Je ne croyais pas si bien dire.

Je prendrai le temps de laisser mes ailes sécher au soleil (ou d’aller boire des cocktails à Hawaï). Puis je continuerai à vivre ma vie sous cette nouvelle forme. Toujours moi, mais une autre.

chenille alice

J’ai descendu dans mon jardin

Je suis certes une aventurière de canapé, mais c’est mon premier printemps avec un jardin depuis mon adolescence. Alors, ça va peut-être changer cette année. Non, peut-être pas, d’ailleurs. J’en suis quasiment certaine.

Oh, ce n’est pas (encore) le plus beau des jardins, le jardinet de la Villa Carambar. Il a souffert de l’hiver, et d’avoir servi de dépotoir pendant la partie casse de mes travaux. Je ne suis pas sûre qu’un de mes arbustes s’en sorte. Tant pis. Ainsi va la vie.

La semaine dernière, quand est venu le moment de me remettre au travail un après-midi, j’ai commencé par des gestes inconnus : j’ai pris un râteau, j’ai fait un tas de feuilles mortes, j’ai bravé ma citadine attitude pour en attraper à pleines poignées à main nue, et j’ai rempli le sac de déchets végétaux. Les feuilles mortes ne se ramassent pas toujours à la pelle, et j’ai souri en voyant mon jardin perdre sa mornitude. (Oui oui, mornitude.)

J’ai sorti la petite table de jardin un peu fatiguée que m’ont laissée les anciens propriétaires, une chaise pliante, mes fidèles carnets et stylos, un verre de grenadine, et mes lunettes de soleil. Ma voisine jouait du violon. J’ai écrit, et les mots ont coulé tous seuls. Mon chat, qui n’avait jamais connu que des appartements, explorait à petits pas prudents, venant me miauler ses observations de temps en temps. L’air était doux. C’était trois fois rien, mais c’était un moment parfait.

Avant qu’on ne vive pour de bon dans cette maison, mon fils et moi venions souvent profiter du jardin après l’école. Et pendant qu’il découvrait sa nouvelle maternelle, je profitais des derniers beaux jours, promenant carnets et ordinateur partout avec moi.

J’ai grandi à la campagne, dans un bled qui s’appelait Quévreville-la-Poterie. Rien que le nom fleure bon le grand air, non ? Le matin, si nous partions trop tard pour l’école, nous nous retrouvions coincés derrière le troupeau de vaches. Ça a fait de moi la citadine endurcie que je suis, fleur de bitume dans l’âme. S’il n’y a pas une FNAC et un cinéma à côté, même pas la peine.

Alors, c’est une étrange redécouverte, ce jardin de poche. C’est comme tirer le meilleur des deux mondes.

Je découvre que je n’ai pas besoin d’être à des kilomètres de tout pour profiter des bienfaits de la nature. Ce n’est pas le fin fond des Alpes, hein, entendons-nous bien. Mais finalement, j’aime mieux. Ça m’impressionne moins, je me sens plus rassurée. Je sais, ce n’est pas bien vu, mais c’est comme ça. C’est moi, et c’est très bien.

Et finalement, ça ne m’empêche pas de refaire le plein. Bientôt, il fera assez doux pour sortir pieds nus. J’enfoncerai mes orteils entre les brins d’herbe, taquinant la terre. Y’a pas mieux pour se calmer, fuir le stress, et retrouver sa sérénité.