page blanche

Le syndrome de la page blanche

Mon avenir est comme une page blanche, et ça m’étourdit.

C’est drôle, de mes années d’études littéraires, il me restait que la page blanche était le calvaire, l’angoisse de l’auteur. Le blanc le fixait dans le blanc des yeux, et l’auteur ne savait pas comment combler ce vide. Pas la moindre idée. La nature a horreur du vide, dit-on. Peut-être est-ce cela qui est angoissant.

J’ai une conscience aiguë de la page blanche qui s’offre à moi en ce moment. Parce que, de ma vie professionnelle que j’ai quittée par la petite porte sans faire de bruit, à ma vie sentimentale dont j’ai envie-mais-pas-envie, tout reste à écrire. Et je trouve ça certes effrayant, mais aussi excitant.

Je sais que j’ai toujours eu cette tendance-là. Cette impression que l’avenir était une page blanche et que tout était à inventer.

Le début d’année et le mois de septembre sont particulièrement excitants pour moi. L’heure des bilans et des intentions. L’heure de rêver ma vie en plus ou moins grand, selon comme je me sens solide et audacieuse. J’ai des souvenirs assez vifs de ces moments depuis que je suis cheffe de moi (5 ans !) mais je sais que dans une moindre mesure, c’était déjà le cas avant. Il y a eu ces innombrables rentrées scolaires, la raison pour laquelle septembre me file toujours des frissons. Ma décision de devenir traductrice aussi, c’était en septembre (aussi loin que possible de pouvoir reprendre des études). Celle de ne pas revenir à la traduction aussi, maintenant que j’y pense. Ces programmes qu’on s’inculque tout seul… Nom de Zeus, qu’est-ce que ça va être cette année ! Ça me fait un peu peur, cette promesse de feu d’artifice.

Mais c’est bien, d’avoir peur. C’est signe qu’on avance dans l’inconnu.

Ces deux dernières années, j’ai beaucoup écrit au passé. Écrit la fin de tant d’histoires qui n’auront jamais été. Bordel, quelques heures seulement avant que mon homme ne s’envole dans les étoiles, je notais dans mon téléphone l’idée géniale qui je le pense aurait changé la face de mon business. Ah, comme on a tort de vouloir séparer vie personnelle et professionnelle.

Pendant deux années, j’ai été franchement déroutée. Tous ceux qui ont un peu discuté avec moi auront remarqué l’importance que j’accorde à « marcher son chemin ». C’est vraiment le mot juste. Déroutée. Hors du chemin.

J’avais besoin de finir d’écrire cette histoire avant de retrouver mon chemin. De retrouver ma page blanche. Là, elle était noire des mots qui s’agitaient dans ma tête. Et je sais que je ne l’ai pas finie, cette histoire. Elle continuera à enrichir celle que j’écris jour après jour.

Pour filer la métaphore du chemin, un pan immense de ma vie s’est écroulé, alors que je marchais avec entrain. Il m’aura fallu deux ans pour retrouver mon équilibre, être sûre que je n’allais pas tomber. Me laisser tomber. On ne se rend pas compte comme c’est long de simplement rétablir l’équilibre. Et encore, je crois que je titube toujours un peu.

J’ai repris mon chemin. En fait, ça aussi, ça faisait partie du chemin. J’avais le choix entre me laisser glisser au fond et parcourir un autre sentier, ou reprendre « la route de la lumière » (tiens, « lumière », un mot que je radote autant que « chemin »). Mais ne nous méprenons pas : je marche au bord d’une falaise. Et parfois, je ne peux pas m’empêcher de regarder dans le vide (et l’abyme aussi regarde en moi, merci Monsieur Nietzsche). Moi qui ai toujours rêvé d’une maison à Étretat…

Tout ça pour dire que ces deux dernières années, la peur de la page blanche me paralysait tellement que j’essayais à tout prix de la remplir avec l’avenir, alors que pour apprivoiser cette peur, il fallait que j’achève les histoires inachevées, et que j’accepte de regarder le présent.

Je ne dis pas que je n’ai plus peur. À un moment, j’aspirais à être sans peur. « Fearless », même, pour être précise. J’adore la vibration de ce mot, plus forte que « sans peur », qui fait chevalier à deux sous. Mais je sais aujourd’hui que c’est vain.

Au lieu de fearless, j’ai décidé d’être libre. Ce qui, pour moi, signifie entre autres accepter ma peur. Vivre avec elle. Ma peur fait partie de ma boussole. Hum, non, trop de nords. De mon tableau de contrôle.

Trop de peur, et comme ces deux dernières années, je suis paralysée. Pas assez, et je suis sûre de me faire chier. Et comme une bonne partie de ma génération, je m’ennuie vite.

Aujourd’hui, j’ai l’impression de pouvoir enfin commencer à écrire mon avenir. J’ai posé des points finals à suffisamment d’histoires en suspens. Pas toutes. Le monologue intérieur n’est pas fini. Je crois qu’il a commencé dans le ventre de ma mère, et qu’il ne s’arrêtera que quand je partirai à mon tour dans les étoiles. Mais je suis enfin libre de recommencer à écrire ma vie. D’ailleurs, j’ai sorti ma plus belle plume, mes feutres colorés, mon carnet préféré, et je pose les prochains mots.

Il était une fois une fille qui racontait des histoires…

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