J’ai tellement peur parfois…

Je ne sais jamais quand elle va me tomber dessus. 

Cette bonne vieille peur. Mon amie-ennemie. Ma frenemy.

Parfois dès le matin, au réveil. Je soupçonne même que c’est elle qui me réveille, cette connasse. Ça me donne envie de me planquer encore un peu plus sous la couette. Et en même temps, de l’attaquer par la face nord. (La peur, pas ma couette. Quoique.)

Bin oui, que veux-tu, on est des êtres complexes, nous autres, humains.

Ce que j’aime quand je me lève tôt, c’est que j’ai le temps de noircir du papier, souvent avant même d’avoir posé le pied par terre. Ce matin, j’ai enfilé les peurs comme des perles.

Elles étaient toutes aussi ridicules que paralysantes. Parce que même si mon cerveau sait pertinemment que c’est faux, elles susurrent à mes tripes : « mais si ça arrive, ou si tu fais ça, c’est sûr, tu vas mourir ».

Oui, parce que je ne sais pas très bien où elles m’emmènent, ces peurs. Ce qu’elles redoutent tant qui m’arrive, si je bouge une oreille, si je pose ne serait-ce qu’un orteil de l’autre côté de la ligne qu’elles ont tracée.

J’imagine qu’elles se/me mettent en mode survie : attention, danger de mort imminente.

C’est sans doute pour ça qu’elles peuvent être aussi paralysantes.

Il y en a qui semblent évidentes, voyantes comme le nez au milieu de la figure. Et pourtant, avec leur aura de lugubre tragédie, elles rôdent, tapies dans l’ombre, pour mieux me sauter dessus. Genre « oh, j’ai peur peur peur qu’il arrive quelque chose à ceux que j’aime ».

Quand la tragédie a frappé, elles ont pris toute la place, me transformant en statue de pierre. Je les appelais Grand Monstre Peur. Elles avaient une allure de dragon noir, mâtiné de la Méduse de la mythologie grecque. Je n’osais pas regarder Grand Monstre Peur en entier.

Et puis, petit à petit, j’ai osé un peu plus. Écaille après écaille. Grand Monstre Peur, ce n’était que ça. Une bestiole un peu difforme. Certes inquiétante, mais pas tout puissante.

Je ne suis pas sûre qu’il y ait eu un déclic, un moment-clé qui a tout changé. Toujours est-il qu’aujourd’hui, Grand Monstre Peur n’est plus un grand monstre. Tout au plus un petit lézard excité qui crachote de la fumée. (Ouais, en fait, c’est Mushu.)

Je ne dis pas que je n’ai plus jamais peur, ou plus peur du tout. En fait, je me fais encore avoir comme une bleusaille. De toute façon, comme être triste, avoir peur n’est pas un gros mot. En général, c’est surtout signe que quelque chose d’important se prépare.

Parfois, je me rends compte que j’ai envie de prendre mes jambes à mon cou et de m’enfuir aussi vite et aussi loin que possible. Pourquoi, mystère et boule de gomme, mais je suis physiquement morte de trouille. Menfin, j’ai osé regarder Grand Monstre Peur dans le blanc des yeux au moins une fois. Alors, quand je comprends que j’ai envie de me carapater, aujourd’hui, la curiosité l’emporte.

Oh, bonjour, la peur. Qu’es-tu ? Qu’as-tu à me dire ?

(En général, la réponse, c’est que si je fais ce truc qui m’occupe l’esprit, je vais mourir. Bullshit.)

Vous avez remarqué ? Quand on commence à poser des mots sur ses peurs, ou sur ses émotions en général, on les démystifie. Il devient plus facile de les embrasser. Elles perdent leur vastitude, on les circonscrit dans un petit cadre. On les apprivoise.

Oui, oui, si je publie ce billet, je vais mourir, probablement dans d’atroces souffrances. Merci, c’est noté. Maintenant, excuse-moi, mais je vais quand même le faire. Promis, si je suis foudroyée en cliquant sur « publier », tu pourras m’asséner de grands « je te l’avais bien dit ».

On dit que la peur n’évite pas le danger. Mais bien souvent, le danger, il n’est que dans la tête.

C’est la peur qui essaie de nous embobiner pour qu’on ne brave pas l’inconnu. Elle parle, parle, parle jusqu’à nous étourdir (nous soûler, oui) et nous intoxiquer. Parce que le terrain connu, c’est bon, on maîtrise. On contrôle.

S’aventurer dans l’inconnu, c’est lâcher une partie du contrôle. Et ça, Grand Monstre Peur, il n’aime pas du tout.

Heureusement, on n’est pas obligés de toujours l’écouter. Sinon, on croirait toujours qu’à l’autre bout de la mer, on tombe dans le vide.

Alors on lui dit merci. Merci Grand Monstre Peur de veiller à notre survie. Mais on va quand même faire quelque chose de nos vies.

Merci aussi de nous aider à tracer les contours de notre cartographie intime. Comprends bien que si on te brave jour après jour, c’est pour grignoter des centimètres sur notre terra incognita.

C’est ça qui est bien, finalement, avec la peur. C’est pour ça que je l’appelle ma frenemy. Parce qu’elle est un peu pénible, certes, mais elle m’apprend tellement de choses sur moi-même. Et elle me donne envie d’aller un peu plus loin, même quand je n’ai pas vraiment envie d’y aller, vu que j’ai un peu peur. Surtout quand je n’ai pas envie d’y aller.

Nan, parce qu’il faut pas déconner : si je fais ci ou ça, il y a quand même peu de chances que je meure. Mais qui sait quel Eldorado peut s’offrir à moi, de l’autre côté de la mer ?

 

Photo : Jack Rains, via Unsplash.

 

 

3 réponses

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  1. […] elles viennent te raconter, globalement, que ça va pas être possible. Parce que sinon… tu vas mourir […]

  2. […] plus sont les pires. Ce sont ceux où je me cache les yeux, où je ne veux pas voir, où Grand Monstre Peur fait son grand […]

  3. […] Je vois bien que tout le reste, ce n’est que de la poudre que je m’envoie aux yeux. Ça me fait peur, et en même temps, c’est bien. C’est signe que c’est important. Signe aussi, je […]

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